Pierre Joubert

Publié le par Objectif Aventure

Cet illustrateur a montré les hommes de tous les temps et de toutes les latitudes. Son tracé se distingue par sa clarté et son caractère positif. Il affectionne les scènes de groupe qui exaltent la franche camaraderie, les vêtements colorés, les paysages typés… Ce chantre du courage représentait, par sa vie, un message d’amitié, mais aussi de jovialité et même de saine espièglerie. Sa disparition laisse des milliers d’orphelins, mais il est toujours parmi nous.

Pierre Joubert nous a accompagnés dans maint salon du livre dont nous étions partenaires (le voir ici à côté de son ami d’enfance Foncine, à la Convention parisienne de la bande dessinée, avec le badge de notre association).voeux3p.jpg

Il nous a suivis chez l’abbé Pierre, « Chevalier de France » toujours imprégné de scoutisme, qui s’est découvert avec lui la participation à un jamboree scout commun, du temps où tous deux étaient enfants.

Joubert nous a aussi rejoints en plein centre du Portugal, invité par les scouts locaux.

Deux photos présentées ici montrent l’artiste repérant notre itinéraire portugais, puis, à côté du Chef national Luis Lidington, au cœur du grand camp dont il fut l’invité de marque.

Quant à cette carte de vœux et à cette scène de liesse ivoirienne, elles donnent deux échantillons bien différents de son génie. De leur côté, deux peintures qu’il réalisa avec nous rappellent deux lieux qu’il aima au Portugal : l’interlope « rue obscure » de Porto, la cité universitaire de Coimbra (dont les étudiants étaient partie prenante de l’organisation de sa venue).


UN HOMME LUMINEUX

- HOMMAGE A PIERRE JOUBERT -

Notre souffrance vient moins de son départ-même (il l’envisageait avec sérénité) que du grand vide qu’il laisse en nos âmes. Nous voici des milliers d’orphelins. Il était immensément aimé.

Je l’avais rencontré pour une radio libre parisienne, dans les années 80. Cet entretien, naissance de ce qu’il peut paraître orgueilleux, mais est non moins vrai de nommer une amitié, me « vengeait » d’avoir publié un Signe de Piste qu’il n’avait pu illustrer.

Pendant toutes ces années, il m’a été donné de le fréquenter pour des dessins qu’il prêtait à notre association, avec une confiance émouvante, aux fins d’expositions dans des salons du livre ou de la bande dessinée, où il venait de surcroît, pour peu qu’on l’y amenât en voiture.

Le cercle s’était progressivement élargi jusqu’à la Haute Normandie, où nous avions réuni Dalens, Foncine et lui, à un stand que les organisateurs eurent la pertinence de placer à côté de celui déjà prévu pour Jean Rolland. Il revint dépité d’une tentative pour frayer avec André Castelot, pourtant illustré par lui, mais ravi d’avoir retrouvé la Comtesse de Paris, connaissance de son épouse, et… Darry Cowl. Car il aimait l’hétéroclite !

Même, il nous fit la joie de nous rejoindre en plein centre du Portugal, pour un « jambeiras », sorte de jamboree local, certes plus modeste qu’un vrai, mais n’en réunissant pas moins de consistantes unités venues de toute l’Europe, celle de l’Est y compris. Un des chefs nationaux du scoutisme du pays, travaillant près de la Direction de la compagnie de trains, lui avait préparé la surprise – outre celle de programmer un accompagnement personnalisé pour la correspondance à Hendaye – de l’installer tout près du wagon-restaurant et de lui faire servir un repas consistant. Mais le message dut mal passer auprès du service concerné, en tout cas Joubert ne s’était pas douté de la proximité entre son compartiment et le wagon-restaurant, où il ne se rendit pas. Et quelle surprise pour le comité d’accueil, en gare de Coimbra, que de l’entendre nous déclarer à son arrivée que sa femme avait « un petit creux » (il parlait toujours au nom de celle-ci, quand il acceptait ou, plus rare, sollicitait quelque chose) !

Cette virée en Lusitanie centrale et du nord lui plut, car elle complétait, expliqua-t-il, celle qu’il avait déjà accomplie dans le reste du pays. C’était sous Salazar. Nous eûmes droit à des diapositives prises alors, dont les angles de vue révèlent un excellent photographe. Nous pûmes même publier un rassemblement de jeunes de l’époque photographié par lui, dont la haute tenue le marquait.

Je le revois sourire ou rire, le réentends chanter. Il aimait à évoquer, de sa bonne voix paisible, et sans jamais se mettre le moins du monde en avant, Bob Morane, les Ayacks, ses jeux de chef scout (inconcevables aujourd’hui, avec ce matraquage sans fin de décrets). Il s’avouait complètement dépassé par les symboles qu’il avait générés bien à son insu, comme celui du foulard de sang. Le même homme – par ailleurs doté d’une « mémoire d’éléphant », selon l’exacte formule de son épouse, et n’oubliant jamais un dessin qu’il avait promis de réaliser, même au coin d’une phrase – était capable de truculents mélanges. Il s’en amusait. Ayant trouvé Faon l’héroïque en portugais, je le lui avais adressé pour dédicace à notre représentant en ce pays. Il avait alors cru à un de ces services de presse répétitifs, et s’était empressé d’aller offrir cet exemplaire – pratiquement impossible à retrouver – à un voisin portugais qu’il trouvait sympa parce qu’il lui avait montré de la gentillesse. De même, quand il me prêtait… tout ce que je voulais, il me laissait en toute confiance établir la liste. Il me pria même une fois de m’installer à son bureau pour la dresser (je peux vous dire que je garde précieusement la vue faite alors), tandis qu’il opinait, sans vérifier vraiment, avec cette position qu’il aimait adopter, les bras devant lui, les mains croisées, les pouces se chevauchant. Je détiens une lettre de lui (qui fit éclater de rire le responsable culturel de l’Ambassade de France à Lisbonne, lors d’une autre opération locale), expliquant qu’il venait de « balancer » ladite liste par erreur, et demandant un récapitulatif du prêt (sans prix !), au motif qu’il aimait « quand même bien savoir ce qui se baladait dans la nature »… Une autre fois, ce fut chez lui une véritable expédition, à la recherche de ses originaux pour L’île au trésor. Il avait carrément un trou ! Prêtant ses dessins de droite et de gauche – quand bien même il rouspétait pour la forme – et voyant toujours l’organisateur d’un salon demandeur déferler sur son havre de Meudon, il ne savait absolument plus, ce jour-là, où étaient passées ses planches, ni même s’il les avait prêtées. Ma parole que ce n’était pas à moi lui suffit. Il m’a alors demandé de regarder sous les lits de ses différents étages (les lits, car les placards n’y suffisaient plus). Parfois nous passions devant une armoire où il avait peint un château, devant telle planche réalisée pour la famille ou une association de consommateurs, devant quelque statuette ou lutrin façonné de ses mains, devant une tapisserie encore. Et, quand je pilais net, subjugué par l’œuvre inconnue, il semblait s’en étonner. Mais il aimait ensuite me parler de « ce truc-là », en une évocation précieuse, où dansaient des noms, des lieux, le tout servi par un timbre légèrement chantant.

Quand les souvenirs se faisaient prier, il passait la main sur son crâne chauve, appuyait ses deux paupières l’une contre l’autre. Cet effort et cette friction ressuscitaient le détail recherché.

joubert6p.jpgA l’évocation de son amour pour le camembert, rappelé par un de ses petits enfants de façon pittoresque en l’église où eut lieu sa dernière messe, je pourrais ajouter qu’il aimait les petits restos, les galéjades, les ruelles typiques, même interlopes.

Cette simplicité, ce goût des petits bonheurs, cette curiosité affable toujours en éveil, cet amour des gens et de leur originalité, ce refus de tout jugement péremptoire, ainsi que sa façon d’arrondir tout angle polémique d’une façon si débonnaire qu’elle ferait immédiatement honte aux quelques malotrus qui ont osé l’attaquer, font que j’ai plus appris au contact de cet ascète épicurien, de ce moine et, probablement, de ce saint qu’auprès de mille hommes.

Par exemple, autant que de dédicacer à un stand auquel se pressaient les scouts portugais, il avait aimé souper sous la tonnelle familiale de mon – et son – ami Antonio, grand maître d’œuvre de ce voyage festif de 96. Il avait aussi aimé rencontrer là-bas un tenancier de bar exceptionnel. Celui-ci, dont l’établissement domine le fleuve, a construit, a quelques kilomètres de là, un musée privé dans sa maison montagnarde. Il nous y avait conduits, et fait découvrir la plus petite comme la plus grande bouteille du monde, un vieux coffre de flibustier aux ferrures compliquées, les authentiques chaussures d’Edith Piaf, cédées par la chanteuse sur un coup de cœur à un peintre ayant ensuite eu affaire à notre homme, etc… Un apéritif proprement hors du temps avait ensuite été préparé sur la terrasse surplombant la forêt dense. Je revois Pierre et Renée piquer avec leurs « palitos » les petites tranches de fromage de chèvre arrosées du meilleur porto et, visiblement, déguster en même temps le calme, le silence, et leur complicité souriante avec leur nouvel ami. N’est-ce pas un peu cela, le Royaume de Dieu ?


Un autre trait fut rappelé par ses petits enfants à l’ultime cérémonie : sa tendance à l’endormissement devant la télé. J’ai pu moi-même assister à une réaction de cette nature. C’était le soir du salon du livre à Evreux. Notre programme prévoyait de petits suppléments. Crochet par l’évêché à l’invitation de Mgr Gaillot, apéritif au presbytère (à cette occasion, un de mes scouts s’assied familièrement sur le coin de la table où dessine Joubert, sous les yeux de l’évêque). La conclusion devait être une projection de diapositives sur nos activités, dans une ancienne salle de cinéma prêtée par la Ville. A la cinquième vue, le buste de Joubert s’infléchit, à la douzième un bruit, léger mais régulier et sans équivoque, montre qu’il est allé rejoindre le pays des rêves. Nous levons alors le siège, et Joubert explique l’effet soporifique régulièrement produit sur lui par ce type de séance. Même, ajoute-t-il, il s’est une fois endormi lors d’une conférence où, je crois, il était au premier rang !

Outre la grande sincérité que traduit cet « infléchissement », j’y lis la marque que la nature joubertienne, conformément au précepte scout, consiste à être acteur, et non spectateur.

A vrai dire, je me demande quand même s’il n’a pas « plongé » pour m’indiquer sans ambiguïté combien cette projection tardive lui cassait les pieds. Il avait en effet ses ruses. Je le revois, m’expliquant malicieusement qu’il venait de repousser un admirateur l’accrochant pour obtenir un « crobard » alors qu’il entendait se promener à l’écart de son stand. Son imparable ruse, m’informa-t-il, consiste à prétexter l’oubli de ses lunettes. Le plus cocasse est que, oubliant qu’il m’avait fourni l’explication, il me fit, une autre fois, le coup à mon tour.

Il avait d’ailleurs ses originalités. Il suffisait de lui dire qu’on allait le prendre en photo pour qu’il tournât la tête de profil, comme un personnage d’une frise égyptienne. Parmi bien d’autres, la vue officielle du salon de Perros-Guirec le fait ainsi apparaître de biais, au milieu de dessinateurs tous tournés vers l’objectif.

joubert4p.jpgS’il appréciait la solennité de bon aloi, il n’aimait rien de ce qui était emphatique, guindé. Je le revois, au même salon, remballant résolument ses originaux du Livre de la Jungle, et pressé de gagner la voiture. Il allait, ronchonnait-t-il, falloir dire au-revoir à Monsieur le Maire, se fendre de paroles convenues avec l’entourage d’icelui… Ce fut alors qu’éclata une salve immense ! Tous les dessinateurs (d’ailleurs de tempérament et d’inspiration très contrastés) s’étaient en son honneur levés de leur place, bien que leur repas ne fût pas terminé. La salle retentissait de vivats particulièrement sonores, dont le destinataire ne faisait aucun doute. C’était beau, tous ces artistes acclamant leur aîné ! Et le même, plutôt mordant l’instant d’avant, laissa voir un léger écartement des joues, accompagné d’un plissement des yeux devenus brillants, où se lisait un véritable et silencieux bonheur.

Sa façon de ne pas « la ramener » – il aimait cette expression – était parfois sidérante. Après que nous eussions visité, sur la rive faisant face à Porto, les caves du célèbre vin Sandeman, et largement revenus dans la rue, il me confia à peu près : « Tiens oui, c’est vrai, maintenant que j’y pense, c’est eux qui m’avaient passé commande pour une publicité ». Ou bien, lorsqu’on découvrait sur son bureau plusieurs crayonnés, les aînés déjà dotés de leurs premières couleurs, et qu’on lui demandait à quoi il travaillait, il répondait invariablement qu’il ne faisait « plus rien », sa vue ayant baissé (il fermait de fait un œil, et obtura bientôt le verre de ses lunettes correspondant, pour mieux voir de l’autre). Plus rien, juste un ou deux livres, concédait-il quand il était pris en flagrante activité. Depuis qu’il ne faisait « plus rien », ont éclos entre autres diverses couvertures pour les Jeux de l’Aventure, la geste en plusieurs tomes des chevaliers du Moyen-Age en édition luxueuse destinée aux bibliophiles, les contes de Grimm et de Perrault, des illustrations de Rimbaud…

Ces dernières furent d’ailleurs exposées dans la poste de son petit village de l’île de Ré, à l’initiative du receveur, et cette exposition réduite lui procurait autant de plaisir que celles des salons les plus imposants !

Quelle joie ç’avait été de le rejoindre dans cette deuxième maison ! Tout y était décoré : tuile émaillée figurant une sirène, scènes des marais salants proches, tapisseries abstraites, poisson fait en particulier d’une brosse édentée et d’une poignée de porte… La maison blanche elle-même, construite de ses mains, était une œuvre d’art. Dans la chambre où il m’hébergea, je dormis entouré de merveilles colorées.


En ce mois de janvier 2002, les ruelles où j’avais circulé sur un vélo qu’il m’avait prêté pour sillonner l’île jusqu’au Phare des baleines ne sont pas encore parées de cette floraison chatoyante qui les décorera bientôt. Mais la crêperie où nous avions dîné jouxte toujours la petite et élégante église blanche.

Objectif-Aventure a fait en sorte qu’à l’heure dite, soient allumées sur son bureau deux bougies symboliques, qui m’ont éclairé en certaines circonstances-clé de mon chemin scout.

A Loix en Ré, le cierge pascal commencera à briller en même temps que s’élèveront les premières notes de La légende du feu, que les scouts chantent et dansent le soir en une belle ronde, et qui dit si vrai : « On ne fait rien sur Terre qu’en se consumant ». Toujours à la scoute, devant la fosse seront entonnés la Prière scoute et le chant, poignant mais qu’il ne faut pourtant surtout, surtout pas nommer « des adieux ».

Le prêtre l’a dit, « Joubert a transfiguré le scoutisme ». L’abbé Pierre, Chevalier de France (ce grade majeur du scoutisme d’antan), auprès duquel notre association avait obtenu une journée rencontre parce que Joubert nous parlait de lui, et que les faiseurs de rêve ont bien le droit qu’on exauce parfois les leurs, avait lui aussi parlé de cette illumination, visiblement impressionné.

De toutes parts affluent les témoignages. Fred Mella, ancien soliste des Compagnons de la chanson, nous a écrit que Joubert avait été son « marchand de bonheur », reprenant le titre d’une chanson-phare de son groupe. Le commissaire régional qui avait reçu l’illustrateur au Portugal, à présent chef national avec cet effet que Joubert est publié dans la principale revue scoute du pays, prévoit un hommage lors du grand camp national qui se tiendra cet été près d’une grande île. Antonio, son proche, écrit : « le monde est maintenant plus pauvre ». Bernard Chauvière, notre délégué auprès des Scouts d’Europe, souhaite que Pierre, « invisible certes mais présent, nous reçoive dans sa troupe scoute quand nous le rejoindrons ».

joubert5p.jpgLe scoutisme transfiguré par Pierre Joubert, mais aussi l’inverse. Car voilà que, selon la belle formule de Saint Exupéry, il s’est « échangé ». Contre son œuvre. Alors prennent tout leur sens les mots de Péguy, choisis par la famille, selon lesquels la mort n’est que « la pièce à côté » et, en définitive, « n’est rien ».

Voilà à quoi je songe, Pierre, dans un soir un peu froid, alors que prennent leur envol, puis balaient le ciel des mouettes toute blanches, au moment de quitter cette île de Ré que tu avais choisie pour sa tranquillité et sa luminosité,. Elle reste à jamais pour moi jointe à ta voix et à ta bonté.

Il ne faut pas trahir ton refus de l’emphase. Mais n’ayons pas peur des mots, quand ils disent vrai. Bravo et merci d’avoir été – d’être – le plus grand illustrateur du vingtième siècle !

Y.N.

(Extrait du numéro de Hardi les gars de 2003)

Publié dans Souvenir

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michel bonvalet 16/06/2007 17:06

Merci de cet article qui nous parle plus de l'homme que de l'artiste.
Sauf avis contraire de votre part j'en fait un lien sur notre site ou nous parlons beaucoup de Pierre Joubert

Objectif Aventure 19/06/2007 21:32

Très heureux de voir que, dès ses débuts, notre blog - toujours en construction - nous vaut le contact avec un esthète d'internet (bravo pour votre superbe site!). Joubert fut et reste en effet un très très grand homme! Mille fois oui à votre proosition de lien. Merci.